Pendant longtemps, j’ai défendu PC SOFT lorsqu’il a fallu passer d’une licence perpétuelle à un abonnement. Je pouvais comprendre qu’un IDE professionnel, maintenu en continu et contraint de suivre Windows, Android, iOS, les navigateurs et les règles des stores, nécessite un revenu récurrent. Mais une limite vient d’être franchie : le coût ne reste plus cantonné à l’outil du développeur. Il se déplace désormais vers l’utilisation des applications livrées à nos propres clients.

26 mai 2025acquisition officielle de PC SOFT par Volaris Group
2026apparition d’offres commerciales structurées autour de sessions
2 questionspubliées à l’Assemblée nationale en juin 2026

01 Pourquoi j’avais défendu l’abonnement

Beaucoup de développeurs avaient rejeté le passage à l’abonnement. De mon côté, je pouvais en comprendre le principe.

Un IDE moderne ne se maintient pas gratuitement. Il doit suivre les systèmes d’exploitation, les architectures matérielles, les navigateurs, les SDK mobiles, les exigences des stores et les nouvelles règles de sécurité. Il faut corriger les régressions, maintenir les frameworks et financer le support.

Faire payer le développeur qui utilise l’outil ne me semblait donc pas incohérent. Je pouvais même accepter un abonnement plus élevé si celui-ci garantissait un IDE plus stable, des mises à jour régulières et une meilleure visibilité sur la feuille de route.

Le problème actuel n’est pas que PC SOFT facture ses produits. Le problème est la frontière à laquelle cette facturation s’arrête.

02Volaris et le changement de contexte

Le contexte capitalistique a changé le 26 mai 2025, lorsque Volaris Group a annoncé l’acquisition de PC SOFT. Volaris est un groupe spécialisé dans l’acquisition et le développement de sociétés de logiciels verticales.

Une acquisition ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’un lien de causalité avec une évolution tarifaire. Il serait donc excessif d’affirmer que Volaris a directement imposé le modèle par sessions sans document officiel l’établissant.

En revanche, la proximité chronologique entre l’acquisition, la refonte des offres et l’apparition de nouvelles métriques justifie que les développeurs s’interrogent sur la stratégie de monétisation à long terme de l’écosystème.

03 Ce que révèle le nouveau modèle par sessions

La nouvelle page d’offres ne se limite pas à vendre un nombre de développeurs ou des services de support. Elle intègre un volume de sessions dans chaque formule.

Capture de la page tarifaire PC SOFT présentant les offres Bronze, Silver, Gold, Platinum et Titanium avec leurs sessions incluses
Page des offres PC SOFT présentant les différents niveaux de souscription et le nombre de sessions incluses. Capture consultée en juillet 2026.
Bronze5 sessions incluses
Silver10 sessions incluses
Gold25 sessions incluses
Platinum50 sessions incluses
Titanium100 sessions incluses

La capture de la session supplémentaire Bronze indique un tarif catalogue de 290 euros. Une offre Early Adopter sur un engagement d’un an affiche 200 euros, tandis qu’une formule de fidélité sur trois ans présente une tarification progressive.

Les Conditions générales de vente PC SOFT, version 1.6 du 25 mars 2026, définissent les « métriques » comme des unités de mesure et des limites quantitatives servant à déterminer l’étendue des droits d’utilisation : utilisateurs, postes, environnements, cœurs CPU, etc. Elles précisent également que le Bon de Commande fixe la métrique applicable, le prix et le périmètre.

Les CGV rappellent enfin que les pages commerciales ne sont pas contractuelles et peuvent évoluer. C’est donc le Bon de Commande qui doit être lu avec attention. Cela ne change toutefois pas le constat de fond : l’usage quantifié de la solution devient une composante de la facturation.

  • les offres commerciales sont désormais différenciées par un nombre de sessions incluses ;
  • une session supplémentaire apparaît comme une option facturable distincte ;
  • les CGV définissent explicitement des métriques quantitatives d’utilisation ;
  • le Bon de Commande devient le document central pour le prix, la durée et la métrique ;
  • les offres, packages, options et métriques peuvent évoluer pour les nouvelles commandes ;
  • le droit à une version figée reste lui-même encadré par le dernier Bon de Commande.

04 Le client final n’a pas choisi PC SOFT

Mon client n’a pas acheté WINDEV. Il a acheté une application métier répondant à ses besoins.

PC SOFT

Fournit l’IDE, le WLangage, les frameworks, le compilateur et les outils techniques.

Le développeur

Analyse, conçoit, code, teste, déploie, documente, maintient et assume la relation commerciale.

Le client final

Finance une solution métier, puis paie souvent une maintenance ou un abonnement au prestataire qui la lui fournit.

Pour le client, PC SOFT est un composant de la chaîne de production. Il ne connaît généralement ni le WLangage, ni HFSQL, ni les conditions de licence de l’IDE. Il veut un logiciel fonctionnel, maintenu et économiquement prévisible.

Je vais pourtant devoir expliquer à certains clients qu’après avoir financé leur application sur mesure et payé sa maintenance, ils doivent désormais financer une métrique supplémentaire liée à la technologie employée pour construire cette application.

05 Une rupture de confiance économique

Une hausse de prix peut être absorbée lorsqu’elle est connue, prévisible et appliquée au renouvellement d’un outil.

La situation devient beaucoup plus difficile lorsqu’un éditeur modifie l’économie de logiciels déjà vendus, déployés et couverts par des contrats de maintenance.

Contrats existants

Les tarifs ont été négociés sans intégrer cette nouvelle charge récurrente.

Applications historiques

Les logiciels en production depuis des années ne peuvent pas être réécrits instantanément.

Petites marges

Les applications gratuites, internes ou destinées aux petites structures peuvent devenir non rentables.

Prévisibilité

Il devient plus difficile de chiffrer le coût total d’une application sur cinq ou dix ans.

Les CGV permettent à PC SOFT de créer, modifier, regrouper ou supprimer des offres, packages, options et métriques pour les nouvelles commandes. Les prix restent fermes pendant la période déjà payée, puis peuvent évoluer au renouvellement sous réserve du préavis prévu.

Ces clauses sont classiques dans un abonnement professionnel. Elles deviennent néanmoins beaucoup plus sensibles lorsque la métrique touche des applications déjà déployées et des clients captifs d’un logiciel métier.

06 Unity a déjà tenté cette bascule — et a dû reculer

L’industrie du logiciel a déjà connu un épisode très proche avec Unity.

En 2023, l’éditeur du moteur de jeu a voulu dépasser le traditionnel abonnement par poste développeur en introduisant une « Runtime Fee ». Le principe consistait à facturer certains jeux ayant atteint des seuils importants, en fonction de l’utilisation du runtime Unity dans les produits distribués.

La méthode n’était pas strictement identique à celle de PC SOFT. Unity visait le marché du jeu vidéo et avait défini des seuils de revenus et d’usage. Mais le changement stratégique était comparable : l’éditeur ne voulait plus seulement monétiser l’outil de création. Il voulait également prélever une part après la livraison, selon l’usage ou le succès du produit final.

2023 — annonce Une Runtime Fee est annoncée et déclenche une opposition massive des studios.
2023 — révision Unity revoit plusieurs modalités face aux critiques, mais la confiance reste profondément atteinte.
12 septembre 2024 — abandon Unity annule officiellement la Runtime Fee pour ses clients du secteur du jeu.
Retour au modèle par siège Unity revient à un abonnement traditionnel par poste, accompagné de hausses tarifaires annoncées.

Unity s’est également engagé à laisser les développeurs continuer à utiliser une version existante sous les conditions précédemment acceptées, tant qu’ils restent sur cette version. Ce type de garantie, souvent appelé « grandfathering », est précisément ce qui protège les projets historiques contre une modification rétroactive du modèle économique.

Le précédent Unity montre qu’un écosystème peut tolérer une augmentation du prix de l’IDE, mais beaucoup moins facilement une facturation imprévisible qui suit l’application après sa livraison.

Ce que font .NET, Swift et OpenJDK Pourquoi les autres modèles ne sont pas équivalents

La comparaison avec les grands écosystèmes modernes doit rester précise : rien n’est totalement gratuit, mais la frontière entre l’outil de développement, le runtime, le support, le cloud et la distribution est généralement beaucoup plus lisible.

.NET

Microsoft indique que les langages, compilateurs, bibliothèques et runtimes .NET sont gratuits, y compris pour un usage commercial. Visual Studio Professional, Azure et le support peuvent être payants, mais l’exécution d’une application .NET n’entraîne pas une redevance générale par utilisateur final.

Swift et Apple

Swift est publié sous licence Apache 2.0 avec Runtime Library Exception. Apple facture notamment son programme développeur et la distribution sur ses plateformes. Ce coût porte sur l’accès à l’écosystème Apple, pas sur chaque utilisateur final simplement parce que l’application a été écrite en Swift.

OpenJDK

OpenJDK est distribué sous GPLv2 avec la Classpath Exception. Certaines distributions Java commerciales et certains contrats de support sont payants, mais l’écosystème OpenJDK ne repose pas sur une redevance générale par utilisateur de l’application.

La différence essentielle n’est donc pas l’absence totale de facturation. Elle tient à la nature de ce qui est facturé : l’IDE, une infrastructure, du support, un store ou un service exploité en production. Le coût n’est pas automatiquement rattaché à chaque utilisateur du logiciel final.

Les moteurs comme Unreal Engine constituent un contre-exemple partiel, puisqu’ils peuvent appliquer des royalties. Mais les seuils, les taux et les exclusions sont publiés à l’avance et généralement liés au revenu du produit. Le développeur peut donc les intégrer à son modèle économique.

08 Les conséquences pour l’écosystème

  • révision des contrats de maintenance existants ;
  • négociations difficiles avec des clients qui n’ont jamais choisi PC SOFT ;
  • réduction de la marge des petits éditeurs et indépendants ;
  • risque économique pour les logiciels gratuits ou associatifs ;
  • accélération des migrations vers des stacks plus ouvertes ;
  • coût de réécriture des applications historiques ;
  • remise en cause de nouveaux projets WINDEV ;
  • augmentation du risque de dépendance technologique.

Le sujet a d’ailleurs dépassé les discussions entre développeurs. Deux questions écrites ont été publiées à l’Assemblée nationale en juin 2026 sur les pratiques commerciales de PC SOFT, la redevance appliquée aux applications déployées et les conséquences économiques et stratégiques pour l’écosystème français.

Le sujet a dépassé le cadre des forums et des associations de développeurs. Deux questions écrites ont été publiées à l’Assemblée nationale en juin 2026.

Question n° 16261 — 23 juin 2026

Elle interroge le Gouvernement sur les pratiques commerciales de PC SOFT et sur les conséquences d’une redevance appliquée aux applications développées et déployées chez les clients.

Question n° 16481 — 30 juin 2026

Elle élargit le débat aux conséquences économiques, à la dépendance technologique et aux enjeux de sécurité et de souveraineté pour les entreprises et administrations utilisatrices.

09 Ce que PC SOFT aurait pu faire

  • augmenter clairement le prix de l’abonnement développeur ;
  • vendre un support premium réellement optionnel ;
  • facturer un hébergement ou une infrastructure réellement fournie ;
  • proposer des services cloud mesurés à la consommation ;
  • conserver un runtime redistribuable sans redevance d’usage ;
  • protéger définitivement les applications déjà déployées ;
  • publier une métrique simple, stable et plafonnée ;
  • garantir les conditions historiques pour une version figée.

10 Ce que cela change pour moi

J’ai travaillé pendant de nombreuses années avec WINDEV, WEBDEV et WINDEV Mobile. Ces outils ont une réelle valeur et m’ont permis de produire rapidement des applications métier.

Mais la productivité d’un IDE ne suffit plus à justifier un choix d’architecture. Il faut aussi évaluer la pérennité de son modèle de licence, la portabilité des applications et la capacité du prestataire à protéger ses propres clients.

Cette politique confirme donc une décision déjà engagée : migrer progressivement mes applications vers des stacks plus ouvertes, dont les runtimes sont redistribuables et dont je maîtrise mieux le cycle de vie.

Cette migration a un coût. Il faut reprendre les interfaces, les traitements, les bases HFSQL, les procédures d’installation et les habitudes des utilisateurs. Mais ce coût devient plus acceptable que le risque de voir un tiers modifier unilatéralement le modèle économique d’applications que j’ai conçues, vendues et maintenues.

S Sources, documents contractuels et conditions d’utilisation